KANYE WEST

Honnêtement, je sais plus vraiment comment parler de ce type. Il est probablement l’artiste le plus polarisant de la décennie, tous genres confondus, là ou la décennie précédente il était plus ou moins simplement le meilleur. C’est un véritable cas d’école. En termes de psychologie, en termes de perception sociale, en termes d’évolution musicale aussi.

Dans une ère de l’information où tout finit par se savoir, où tout le monde peut s’exprimer, se rassembler, protester, et diffuser des concepts nouveaux, les lignes se brouillent. Tout le monde peut être surveillé et monitoré. Chacun des faits, gestes et paroles des figures publiques (et privées pour ce que ça vaut) sont épiés, analysés, et jugés. Les hommes politiques, par exemple, sont particulièrement sur la sellette. Et à raison. Dès que l’un d’eux commence à se faire connaître, se présente à une élection ou obtient une place importante au sein d’un quelconque organisme d’Etat, son passé est passé au crible. De la même manière pour les musiciens: lorsqu’un artiste perce, on va creuser sur son fil Twitter, son blog, son Instagram et compagnie, pour voir s’il n’avait pas de propos ou de comportements problématiques. C’est en partie lié à la fameuse cancel culture. Ce qui nous amène à la distinction entre l’être humain, et le professionnel.

La question inévitable: doit-on les séparer? Lorsqu’il s’agit d’un homme politique, à l’image de Donald Trump, la plupart des gens dotés d’un cerveau fonctionnel comprennent que l’humain comme le professionnel sont des fils de pute. Quand on parle de R. Kelly, l’opinion publique s’est accordée sur le fait que même si sa musique a bercé bon nombre de personnes, l’humain est un horrible monstre qui mérite son incarcération. Quant au cas de Roman Polanski, qui à l’heure où j’écris ces lignes est en pleine non-campagne médiatique pour son nouveau film J’Accuse, visiblement, c’est plus délicat. On se retrouve avec des Morano et des Finkielkraut qui éructent des logorrhées abominables dans les médias pour tenter de défendre l’homme. De l’autre côté, sur Twitter, les avis sont clairs: mort aux pédophiles (et aux porcs, mais on s’égare), on va pas voir son putain de film. Il m’est récemment arrivé de parler du film avec une amie, qui m’a affirmé qu’elle n’avait pas de mal à séparer Polanski le sodomisateur de jeunes enfants et Polanski le réalisateur de génie. C’est un sujet qui divise. Qui pousse les gens à vraiment explorer leur propre perception des autres, de ce qui est acceptable ou pas, et de leur capacité à compartimenter.

Plus avant. Prenons le cas d’XXXTentacion. Personnellement, j’ai dès le départ été charmé par sa musique, lorsque mes amis et moi l’avons découvert fin 2014. Mais déjà, à l’époque, son caractère abrasif et impulsif nous faisait nous intriguer. Lorsque l’affaire de violence domestique a éclaté et que ses troubles judiciaires se sont intensifiés, nous en avons longuement débattu. Nous en sommes arrivés à un curieux status quo: on allait continuer à écouter ses oeuvres précédentes comme ses oeuvres futures, mais on s’accordait tous sur le fait que c’était un enculé de première qui tabassait les femmes. Maiiiiiiis d’un autre côté on savait aussi que toute l’histoire n’était pas claire et qu’il y avait peut-être aussi des éléments du côté de la victime qui étaient faux ou exagérés. Donc on était vraiment dans les choux. Durant l’année avant son assassinat, on a tous vu que le petit était sur son chemin de croix, qu’il essayait de se repentir pour ses actes passés, qu’il faisait des actes de charité en veux-tu en voilà, qu’il tentait d’adoucir les moeurs de ses fans les plus déprimés. Est-ce suffisant?

Le but ici n’est pas de tenter de répondre à ce genre de question. Le but est plutôt d’explorer notre seuil de tolérance. À quel moment se dit-on: non, là vraiment, ce gars-là, j’adore ce qu’il fait, mais là c’est stop. Evidemment, nos différents seuils de tolérances sont définis par des choses comme nos socialisations primaires et secondaires, nos valeurs et principes, etc. Donc tout le monde ne va pas pouvoir encaisser les mêmes choses de la même manière. Eh bien pour le cas de Kanye West, la situation est un melting pot des différents exemples que j’ai énoncé plus haut. Il est l’un des artistes rap comptant le plus de classiques à sa ceinture. Il est l’artiste noir qui a ouvertement défendu et supporté Donald Trump en portant une casquette MAGA. Il est l’artiste qui a redéfini les codes du rap à plusieurs reprises. Il est l’artiste qui a une fois rappé qu’il voudrait bien baiser ses belles-soeurs. Il est l’artiste rap qui a défoncé les portes du monde de la mode et a réussi à s’y faire une place, chez Louis Vuitton, Nike ou Adidas. Il est la personne publique noire qui a une fois dit que ces 400 années de calvaire que furent l’esclavage étaient un choix. Il est l’un des plus grands producteurs de tous les temps, qui a donné un souffle nouveau à Roc-a-Fella, et a (re)lancé la carrière d’une multitude d’artistes désormais très grands. Il est un des artistes qui a défendu Bill Cosby lorsque celui-ci était accusé de multiples viols.

Après le game-changer que fut YEEZUS, la carrière de Kanye West a très clairement décliné. Il est peu à peu devenu un zélote chrétien, parallèlement bien sûr à son endorsement de Donald Trump, et est devenu fasciné par le gospel. Il a eu de gros troubles mentaux qui ont donné vie au pire album de sa carrière, YE. Et maintenant, il a amorcé le plus gros rebranding de sa carrière, avec ses Sunday Services, et affiche désormais sa foi inébranlable en Dieu, tout en imposant des règles absolument délirantes à sa femme et ses enfants. Le point culminant? Jesus Is King, son dernier album en date. Qui arrive après plusieurs annonces d’albums (Yandhi, Turbo Grafx16, etc…) dont certaines sessions ont fuité sur le web tout au long de l’année 2019.

THE MAGA YE COLLECTION vise donc à reprendre toutes ces fuites dans une compilation évolutive. J’ai également pris la liberté d’ajouter en plus l’intégralité des versions originales et démos de l’artiste ayant fait surface depuis 2009, dans une compilation séparée, sobrement et perspicacement intitulée Unreleased Demos. Enfin, tant qu’à faire, vous trouverez également un 3ème dossier qui lui, reprend tous les morceaux sortis durant les légendaires GOOD Fridays ayant mené à la sortie de My Beautiful Dark Twisted Fantasy pour votre bon plaisir.

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